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04 décembre 2012

Du souffle sous la plume, à vos marques!

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La maison d'édition toulousaine Les Joueurs d'Astres, en partenariat avec l'association Du souffle sous la plume, organise...


Le Boulevard des plumes n°2 : concours semestriel d'expression française, il récompense les cinq meilleures plumes dans deux sections distinctes : la poésie et la nouvelle. Les plumes remarquées se verront publiées dans un ouvrage exclusif tiré à 100 exemplaires. Chaque participant recevra un exemplaire de l'ouvrage et un bref commentaire sur les œuvres envoyées.
Pour voir les prix et les modalités de participation, cliquez sur le lien suivant :
http://www.rezobook.com/texte.php?id=51

Appel à textes poésie et nouvelles : le thème de cette session d'appel à textes est libre. Les textes sélectionnés se verront publiés dans un ouvrage collectif au titre simple : . Seront publiés, en fonction du nombre de participants acceptés, soit un ouvrage commun réunissant poésie et nouvelles, soit deux ouvrages séparant poésie et nouvelles, « Du souffle sous la plume n°11 » pour la poésie et « Du souffle sous la plume n°12 » pour la nouvelle.
Pour voir les prix et les modalités de participation, cliquez sur le lien suivDu souffle sous la plumeant :
http://www.rezobook.com/texte.php?id=38


CLÔTURE LE 31 décembre 2012 !!!

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02 septembre 2012

ouverture du salon littéraire

 

      

Hic !

      

      

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  Joseph Vebret réunit l'essentiel des contributeurs de La Presse littérraire, puis du Magazine des Livres pour remettre le couvert au Salon Littéraire, sur le net cette fois, avec  une joyeuse foule de nouveaux venus et de nouveaux partenariats.

      

Je m'étais toujours étonné de la quantité de recensions de livres, d'entretiens, de dossiers de ces magazines papier et me demandais qui pouvait bien lire autant, entendu que les articles étaient parfois eux-mêmes des morceaux de littérature. (Guy Darol, Marc Villemain, Christian Cottet-Emard, et il me faut en passer beaucoup) Je n'avais donc pas totalement tort de m'en étonner, et le site actuel se prêtera certainement mieux à la flânerie, tout en couvrant efficacement l'actualité.

La convivialité est un objectif louable. Puisse ce salon nous l'offrir.

Je découvre moi-même l'endroit, où il m'arrivera souvent, je n'en doute pas, de m'arrêter et une rubrique m'a    particulièrement intrigué et séduit : "dix bonnes raisons de ne pas lire" mon livre, car ce sont les auteurs  eux-mêmes (si j'ai bien saisi) qui se livrent à ce petit exercice "d'auto-dérision", exercice que je trouve très salutaire, et qui en dit sans doute parfois plus long, sur l'ouvrage, qu'on ne le pense au premier abord.

      

    

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08 juillet 2012

étude

L’Amour de la vie
1907

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Alors qu’ils descendaient le long de la berge en boitant douloureusement, l’homme qui marchait le premier chancela soudain parmi les rochers. Tous deux étaient fatigués et faibles ; leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des courroies à leurs épaules : d’autres sangles qui leur passaient sur le front aidaient à soutenir le fardeau. Chaque homme portait un fusil et marchait plié en deux, les épaules en avant, la tête penchée, les yeux à terre.

— Si seulement j’avais deux cartouches… Dire que notre réserve est là-bas, enfouie dans notre cache, dit le second homme.

Sa voix était atone et lugubre. Il parlait sans enthousiasme ; l’autre qui traversait en boitant le courant écumant et laiteux, parmi les rochers, ne répondit pas.

Son compagnon le suivit sur les talons. Ils n’avaient pas enlevé leurs chaussures. L’eau était si froide que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s’engourdirent. À certains endroits, l’eau atteignait leurs genoux et tous deux chancelaient en cherchant où mettre le pied.

Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque mais reprit son équilibre d’un violent effort ; au même instant, il cria de douleur. Il se sentit faible et la tête lui tourna ; tandis qu’il titubait, il étendit sa main libre comme s’il cherchait un support dans le vide. Une fois d’aplomb, il avança mais glissa de nouveau et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l’autre qui pas une fois n’avait tourné la tête.

Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s’il se consultait, puis il cria :

— Bill, je me suis foulé la cheville.

Bill, sans un regard derrière lui, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L’homme le vit s’en éloigner, et quoique son visage fût aussi dénué d’expression qu’auparavant, ses yeux étaient semblables à ceux d’une biche blessée.

Son compagnon monta en boitant la berge opposée, et continua son chemin droit devant lui, sans se retourner. L’homme qui était encore au milieu du courant le regarda. Ses lèvres tremblèrent un peu, sa langue sortit pour les humecter et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement.

— Bill ! cria-t-il.

C’était le cri implorant d’un homme en détresse, mais Bill ne bougea pas la tête : l’autre le regarda s’éloigner ; il boitait grotesquement et titubait, en montant d’un pas indécis la pente douce qui allait rejoindre la ligne délicate que la petite colline traçait à l’horizon. Ses yeux suivirent Bill jusqu’au moment où il eut atteint la crête et disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.

Près de l’horizon, le feu du soleil couvait, obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes, mais qui donnaient une impression de masse et de densité intangible et sans contour.

L’homme sortit sa montre en portant tout son poids sur une jambe. Il était quatre heures, et comme on se trouvait aux environs des derniers jours de juillet ou du 1er août, il ignorait la date précise à une semaine près, il savait que le soleil devait marquer approximativement le nord-ouest.

Il regarda vers le sud ; il savait que quelque part, derrière ces hauteurs mornes, il y avait le lac du Grand-Ours ; il savait aussi que dans cette direction, le redoutable cercle arctique coupait son chemin au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivière Coppermine qui à son tour coulait vers le nord et se vidait dans le golfe du Couronnement et dans l’océan Arctique. Jamais il n’y était allé, mais un jour il avait étudié cette région sur une carte de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Son regard compléta le cercle autour de lui : ce n’était pas un spectacle réjouissant. Partout, la ligne douce de l’horizon, les collines toutes basses. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, ni herbe, rien qu’une désolation terrible à cause de son immensité. Cette vue mit promptement la frayeur dans ses yeux.

— Bill ! murmura-t-il une fois, puis une fois encore, Bill !

Toujours debout dans l’eau laiteuse, il se sentit tout petit comme si l’immensité pesait sur lui avec une force écrasante, et le broyait brutalement de son calme terrifiant.

Il commença à trembler comme dans un accès de fièvre si bien que sa carabine tomba de sa main en l’éclaboussant. Cet incident le ramena à lui-même : il lutta contre sa peur, se ressaisit et, tâtonnant dans l’eau, retrouva son arme. Il reporta le poids de son fardeau sur l’épaule gauche afin d’alléger en partie la cheville démise. Puis il s’avança doucement et prudemment vers la berge tout en grimaçant de douleur.

Il ne s’arrêta pas. Avec un désespoir proche de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de remonter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais à la crête, il découvrit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau il lutta contre sa frayeur, la surmonta, fit peser sa charge plus encore sur l’épaule gauche et clopin-clopant descendit la pente.

Le fond de la vallée était saturé d’eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. À chaque pas, l’eau giclait de dessous ses semelles et chaque fois qu’il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit de succion comme si la mousse lâchait prise à regret. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l’autre homme en empruntant les petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d’îles de cette mer de mousse.

Il était seul, mais pas égaré. Il savait que plus loin, il arriverait dans la zone où les pins et les sapins morts, minuscules et rabougris, bordaient la rive d’un petit lac ; c’était le titchinnichilie dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n’était pas laiteuse. On y trouvait des roseaux, cela il se le rappelait bien, mais pas de bois ; il la suivrait jusqu’au point où le premier filet d’eau sort de la colline. Il traverserait cette colline et atteindrait la source d’une autre rivière qui s’en va vers l’ouest et qu’il longerait jusqu’à son confluent avec le fleuve Dease : là il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d’un amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout ce qui est nécessaire pour tuer et attraper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine, pas beaucoup, un morceau de lard et des haricots.

Bill l’attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease vers le sud jusqu’au lac du Grand-Ours. Ils iraient au sud, traverseraient le lac et gagneraient le Mackenzie et toujours vers le sud ils continueraient alors que l’hiver les poursuivrait en vain ; que la glace se formerait dans le creux des rives et qu’au fil des jours l’air deviendrait plus froid et plus mordant. Et ils iraient à un poste de la baie d’Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux et où il y a des vivres à foison.

Telles étaient les pensées de l’homme alors qu’il poussait de l’avant. Mais s’il luttait de son corps, il luttait autant de son esprit, tâchant de se persuader que Bill ne l’avait pas abandonné, que Bill sûrement l’attendrait à la cache. Il était forcé de penser cela, sinon il eût été inutile de lutter et il se serait couché pour mourir. Et pendant que le globe obscurci du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il se représentait, pas à pas, leur fuite devant l’hiver menaçant. Et il énumérait dans son esprit toutes les provisions que contenait la cache et les vivres du comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Ça faisait deux jours qu’il n’avait pas mangé ; depuis plus longtemps encore il n’avait pas mangé à sa faim. Souvent il se baissait et ramassait les baies pâles de muskeg, les mettait dans sa bouche, les mâchait et les avalait. Une baie de muskeg est un grain enfermé dans un peu d’eau ; l’eau fond dans la bouche et le grain mâché est sur et amer. L’homme savait que les baies ne possèdent aucune valeur nutritive, mais il les mâchait patiemment avec un espoir qui, plus fort que la science, défiait l’expérience.

À neuf heures il heurta son orteil à l’arête d’un rocher, chancela et tomba d’éreintement et de faiblesse. Il resta couché sur le côté, sans mouvement ; puis il se dégagea des courroies de son fardeau et se mit maladroitement sur son séant. Il ne faisait pas encore noir, et à la lueur du crépuscule, il se traîna parmi les rochers pour trouver des lambeaux de mousse sèche. Après en avoir ramassé un tas, il construisit un feu, un feu qui couvait sans force, et mit à bouillir de l’eau dans un pot de fer-blanc.

Il défit son fardeau et son premier soin fut de compter ses allumettes : il en avait soixante-sept ; il les compta trois fois pour plus de sûreté. Il les divisa en plusieurs lots qu’il enveloppa dans du papier huilé, puis mit un paquet dans sa blague à tabac vide, un autre dans la coiffe de son chapeau déformé, un troisième sous sa chemise, contre sa poitrine : quand il eut fini, la terreur le prit ; il défit les trois paquets et les compta encore une fois. Il y en avait toujours soixante-sept.

Il sécha ses chaussures mouillées, près du feu, les mocassins étaient des loques flasques ; les chaussettes coupées dans des couvertures de laine étaient trouées par endroits, et ses pieds à vif saignaient. Sa cheville l’élançait, il l’examina ; elle s’était enflée et était devenue de la grosseur de son genou. Il déchira une longue bande de l’une de ses deux couvertures et l’enroula serré autour de la cheville. Il découpa d’autres bandes dont il entoura ses pieds en guise de chaussettes et de mocassins. Puis il but le pot d’eau chaude, remonta sa montre et se coula sous ses couvertures.

Il dormit comme un mort. L’obscurité courte du milieu de la nuit vint et disparut ; le soleil se leva au nord-est, du moins le jour parut dans cette direction, car le soleil était caché par des nuages gris.

À six heures, il s’éveilla, couché sur le dos. Il regarda droit vers le ciel gris et sut qu’il avait faim. Comme il se tournait sur son coude, il fut surpris d’entendre un ronflement sonore et vit un caribou mâle qui le regardait avec une curiosité alerte. L’animal n’était pas à plus de vingt mètres ; instantanément l’homme vit un filet savoureux de caribou chantant et grillant sur le feu. Machinalement, il tendit la main vers le fusil vide, visa et pressa la détente. Le caribou renâcla et s’enfuit ; les sabots résonnaient et claquaient parmi les rochers tandis qu’il détalait.

L’homme jura et jeta le fusil loin de lui ; il gémit tout haut lorsqu’il essaya de se mettre sur ses pieds. C’était une tâche difficile et lente ; ses jointures étaient comme des mécanismes rouillés, jouaient dans leurs alvéoles avec beaucoup de frottement : chaque flexion, chaque raidissement ne pouvait s’accomplir que grâce à un effort de volonté. Une fois sur ses pieds, il lui fallu une minute ou deux pour se mettre droit.

Il se traîna vers un petit monticule et regarda devant lui. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, rien qu’une mer de mousse grise à peine coupée par des rochers gris, de petits lacs et des ruisseaux gris. Le ciel était gris : il n’y avait ni soleil ni espoir de soleil. Il n’avait pas idée où était le nord et il avait oublié la direction qu’il avait prise la nuit précédente pour arriver à cet endroit. Mais il n’était pas perdu, il le savait. Il parviendrait bientôt « au pays des petits bâtons » ; il avait le sentiment que c’était quelque part vers la gauche, pas loin, qui sait, juste de l’autre côté de la première colline basse.

Il revint sur ses pas pour mettre son bagage en ordre pour la route. Il s’assura de la présence des trois différents paquets d’allumettes, mais sans s’attarder cette fois à les compter. Mais il hésita, incertain, au sujet d’un sac bien bourré, en peau d’élan qui pourtant n’était pas volumineux, il pouvait le cacher sous ses deux mains ; il savait qu’il pesait quinze livres, autant que le reste du bagage. Ce sac le tourmentait. Finalement, il le posa de côté et se mit à rouler son paquetage. Il s’arrêta pour regarder le sac de cuir qu’il ramassa à la hâte, en jetant tout autour de lui un regard méfiant, comme si la désolation allait le lui voler. Quand il se mit sur ses pieds pour commencer la marche chancelante de la journée, le sac faisait partie du bagage qu’il avait sur le dos.

Il alla vers la gauche, en s’arrêtant de temps à autre pour manger des baies de muskeg. Sa cheville était ankylosée, il boitait plus bas, mais la douleur n’était rien, comparée à celle de son estomac. Les tiraillements de la faim étaient aigus et le mordaient sans relâche si bien qu’il ne pouvait pas fixer son esprit sur la route à suivre pour gagner le « pays des petits bâtons ». Les baies de muskeg rendaient douloureux sa langue et son palais.

Il arriva dans une vallée où les « ptarmigans » (sorte de coq de bruyère) de rocher se levaient des muskeg et de l’arête des rocs avec un bruissement d’ailes et en criant : « ker, ker, ker ». Il leur lança des pierres, mais ne put les atteindre ; il posa son bagage et les poursuivit comme un chat poursuit un moineau. Les rochers aigus coupèrent ses pantalons jusqu’à ses genoux, qui étaient couverts de sang. Mais cette douleur était plus supportable que celle de la faim. Il se roula dans la mousse mouillée ; ses vêtements furent trempés et il se gela le corps ; mais il ne s’en aperçut pas, tant sa quête fébrile pour trouver à manger était grande. Et chaque fois les ptarmigans se levaient, voletaient devant lui jusqu’à ce que leurs « ker, ker, ker » deviennent pour lui une moquerie ; il les maudit et tout haut leur jeta leur propre cri.

Une fois, il rampa vers un oiseau qui devait dormir : il ne l’aperçut que quand la bête se leva de son coin de rocher et lui frappa la figure. Aussi surpris que le ptarmigan, il tenta de le saisir et seules trois plumes de sa queue lui restèrent dans les mains. Pendant qu’il le regardait voler, il l’injuria, comme si l’oiseau l’avait offensé. Puis il revint sur ses pas et reprit son bagage.

À mesure que le jour avançait, il arriva dans des vallées où le gibier était plus abondant. Une bande de caribous comptant une vingtaine d’animaux passa à portée de carabine, un supplice de Tantale. Il sentit un désir fou de les poursuivre, certain de pouvoir les atteindre. Un renard noir vint de son côté ; il portait un ptarmigan dans la gueule. L’homme hurla : c’était un cri terrible, mais le renard, bondissant de frayeur, ne lâcha pas sa proie.

Tard dans l’après-midi, il suivit un ruisseau, blanc de chaux, qui courait au travers de minces bouquets de joncs épars. Saisissant ces joncs fermement près de la racine, il tira dessus ; on aurait dit une pousse d’oignon pas plus grosse qu’un clou à ardoises.

C’était tendre et ses dents l’entamaient avec un broiement qui promettait un régal. Mais les fibres étaient résistantes, des filaments filandreux saturés d’eau et, comme les baies, sans aucune valeur nutritive. Il se débarrassa de son bagage et alla sur les genoux et sur les mains parmi les joncs en ruminant comme un bovidé.

Il était harassé et souhaitait souvent se reposer, se coucher et dormir ; mais il était continuellement poussé, non pas tant par le désir de gagner le « pays des petits bâtons » que par la faim. Dans les petites mares il chercha des grenouilles et fouilla la terre avec ses ongles pour y trouver des vers alors qu’il savait très bien que ni grenouilles ni vers n’existaient si loin vers le nord.

Il regarda en vain dans chaque mare. Enfin, vers le crépuscule, il découvrit dans l’une d’elles un poisson solitaire, pas plus gros qu’un véron. Il plongea son bras jusqu’à l’épaule, mais le manqua. Il le chercha des deux mains et remua la boue laiteuse du fond. Dans son ardeur, il tomba dans la mare et se trempa jusqu’à la ceinture. Puis, l’eau devint trop trouble pour lui permettre de voir le poisson, et il lui fallut attendre qu’elle se fût éclaircie.

Il renouvela la poursuite jusqu’au moment où l’eau redevint boueuse, mais il ne pouvait attendre davantage ; il déboucla son seau de fer-blanc et commença à vider la mare. Tout d’abord, il travailla avec tant d’ardeur qu’il s’éclaboussa, et jeta l’eau trop près, de sorte qu’elle retournait à la mare. Puis il fit preuve de plus de méthode et essaya de rester calme malgré son cœur qui battait contre ses côtes et ses mains tremblantes. Au bout d’une demi-heure, la mare était presque à sec : il n’y restait plus une tasse d’eau. Pas de poisson.

Il trouva parmi les pierres une crevasse cachée par laquelle le poisson s’était échappé dans une mare voisine plus grande, qu’il n’aurait pas vidée en un jour et une nuit. S’il avait su l’existence de la crevasse, il aurait pu la boucher à l’aide d’une pierre dès le commencement et il aurait attrapé le poisson.

À cette pensée il s’affaissa sur la terre humide. Il pleura doucement, puis tout haut, à la désolation impitoyable qui l’entourait, et longtemps après il fut secoué par de gros sanglots sans larmes.

Il alluma un feu et se chauffa en buvant des quarts d’eau chaude, puis installa son camp sur un rebord de rocher comme il l’avait fait la nuit précédente. Son dernier acte fut de voir si ses allumettes étaient sèches et de remonter sa montre. Les couvertures étaient humides. Sa cheville avait des élancements douloureux. Mais il ne savait qu’une chose : il avait faim ; et durant son sommeil agité, il rêva de fêtes, de banquets et de mets présentés de toutes les façons imaginables.

Il se réveilla transi et défaillant. Il n’y avait pas de soleil. Le gris du ciel et de la terre était devenu plus foncé, plus profond. Un vent âpre soufflait et les premières nappes de neige blanchissaient le sommet des collines. Autour de lui, l’air s’était épaissi et avait blanchi alors qu’il faisait encore bouillir de l’eau. C’était de la neige mêlée de pluie, dont les flocons étaient larges et inconsistants. D’abord ils fondirent au contact de la terre ; mais il en tomba tant que le sol en fut couvert. Le feu s’éteignit et la provision de mousse sèche fut perdue.

Ce fut pour lui le signal de remettre le bagage sur son dos et de partir, il ne savait pas pour où. Il ne songeait pas au « pays des petits bâtons », ni à Bill, ni à la cache sous le canot retourné, près de la Dease. Il était subjugué par le mot Manger. Il était fou tellement il avait faim. Il ne prenait pas garde à la direction qu’il suivait pourvu qu’elle menât toujours par le fond des petites vallées. Il traversa un champ de neige pour arriver aux baies de muskeg et c’est à tâtons qu’il trouva les roseaux qu’il tira par les racines. Mais cette nourriture n’avait aucun goût et ne le satisfit point. Il découvrit une herbe aigre et mangea toute la partie supérieure, ce qui était peu, car la plante rampante disparaissait sous quelques centimètres de neige.

Ce soir-là, il n’eut ni feu, ni eau chaude et se coula sous la couverture pour dormir d’un sommeil agité par la faim.

La neige se changea en pluie froide, il se réveilla maintes fois car il la sentait tomber sur sa figure. Le jour vint, un jour gris et sans soleil. La pluie avait cessé, l’acuité de sa faim avait disparu. La sensibilité, en ce qui concernait le désir de manger, était tarie. Il sentait dans ses entrailles une souffrance sourde et profonde, mais cela ne le tourmentait plus autant. Il était devenu plus raisonnable et, une fois encore, le « pays des petits bâtons » éveillait son intérêt ainsi que la cache près de la rivière Dease.

Il déchira le reste d’une de ses couvertures, en fit des bandes qu’il enroula autour de ses pieds en sang. Il resserra le bandage de sa cheville blessée et se prépara pour une journée de marche. Lorsqu’il refit son bagage, il hésita longtemps en regardant le sac bien bourré, en peau d’élan, mais à la fin le prit avec lui.

La neige avait fondu sous l’effet de la pluie, et les crêtes des collines seules montraient une blancheur. Le soleil avait disparu, l’homme arriva à s’orienter sans ignorer pourtant qu’il s’était égaré. Peut-être dans son vagabondage des jours précédents avait-il appuyé trop sur la gauche. Maintenant il alla vers la droite afin de reprendre la bonne direction, au cas où il se serait trompé.

Si les tiraillements de la faim n’étaient plus si aigus, il constata qu’il était toujours faible. Il lui fallait s’arrêter souvent pour reprendre haleine, alors il s’attaquait aux baies de muskeg et aux mottes de roseaux.

Sa langue lui parut sèche, enflée et comme couverte de poils : il avait un goût amer dans la bouche. Son cœur lui donna de grandes inquiétudes ; après quelques minutes de marche, il commençait à battre à grands coups répétés, puis à bondir en une série de pulsations douloureuses qui l’étouffaient, l’affaiblissaient et lui donnaient le vertige.

Au milieu de la journée, il trouva deux petits poissons dans une grande mare. Il était impossible de la vider ; mais comme il était plus calme maintenant il arriva à les attraper avec son seau de fer-blanc. Ils n’étaient pas plus longs que son petit doigt, mais il n’avait pas grand faim. La douleur sourde de ses entrailles s’était émoussée et affaiblie ; il lui semblait que son estomac s’était endormi. Il mangea le poisson cru, en le mâchant avec grand soin, car manger était un acte de pure raison. Même sans éprouver le désir de manger, il savait qu’il lui fallait manger pour vivre.

Le soir, il attrapa encore trois poissons, en mangea deux et garda le troisième pour le déjeuner du matin. Le soleil avait séché des lambeaux de mousse ; il put se réchauffer avec de l’eau chaude. Il n’avait pas fait plus de quinze kilomètres ce jour-là : le jour suivant, marchant quand son cœur le lui permettait, il n’en fit pas plus de sept. Mais son estomac endormi ne lui donna pas la moindre inquiétude.

Il se trouvait dans un pays nouveau : des caribous commençaient à se montrer fréquemment, ainsi que des loups. Souvent leurs hurlements s’élevaient au milieu de la désolation ; une fois il en vit trois s’enfuir devant lui.

Une autre nuit, puis le matin : comme il était capable de raisonner, il dénoua le lien de cuir qui fermait le sac en peau d’élan. De l’ouverture coula un filet jaune de poudre d’or et de pépites. Il partagea son magot à peu près en deux moitiés, cacha l’une sous un rocher, enveloppée dans un morceau de couverture, et remit l’autre dans le sac. Il commença à se servir des morceaux de sa dernière couverture pour bander ses pieds. Il garda son fusil, car il y avait des cartouches dans la cache près de la rivière Dease.

Au cours de cette journée de brouillard, la faim se réveilla de nouveau en lui. Il était très faible et souffrait de vertiges qui parfois le rendaient aveugle. Il n’était pas rare maintenant qu’il chancelât et tombât ; et une fois il s’écroula en plein sur un nid de ptarmigans. Quatre jeunes venaient d’y éclore la veille, fragments de vie pantelante qui ne formeraient qu’une bouchée. Il les mangea gloutonnement en les mettant vivants dans sa bouche et les broya entre ses dents comme des coquilles d’œufs. La mère vola autour de lui en criant ; il se servit de son fusil comme d’une massue pour l’assommer, mais elle se maintint hors de portée. Il lui jeta des pierres et par hasard lui cassa une aile. Alors elle s’enfuit en voletant ; son aile brisée battait lamentablement, tandis que l’homme se lançait à sa poursuite.

Les petits n’avaient fait qu’aiguiser son appétit. Il sautillait et clopin-clopant, à cause de sa cheville, lançait des pierres et parfois jetait des cris rauques. Parfois il allait silencieux, se ramassait, renfrogné et patient quand il tombait, ou se frottait les yeux de ses mains quand le vertige menaçait de le prendre.

La poursuite le mena dans un terrain marécageux, au fond de la vallée, et il aperçut des empreintes dans la mousse molle. Ce n’étaient pas les siennes, il en était sûr ; donc ce devaient être celles de Bill. Mais il ne pouvait pas s’arrêter, car l’oiseau fuyait toujours : il l’attraperait d’abord puis reviendrait pour reconnaître les empreintes.

Il fatigua la « bête », mais se fatigua aussi lui-même. Elle était couchée sur le côté, haletante, il était couché sur le flanc, haletant, à quatre mètres de distance, incapable de ramper vers elle. Et tandis qu’il reprenait des forces, elle en reprit en même temps ; l’oiseau voleta hors de portée au moment où la main rapace de l’homme allait le saisir. La chasse recommença : la nuit survint et la mère ptarmigan s’échappa. Son bagage toujours sur le dos, il trébucha de faiblesse et, tombant la tête en avant, il se coupa la joue.

Pendant longtemps, il ne bougea plus, puis il roula sur le côté, remonta sa montre et resta là couché jusqu’au matin.

Un autre jour de brouillard. La moitié de sa couverture lui avait servi à faire des pansements pour ses pieds. Il ne put retrouver les traces de Bill, cela ne faisait rien ; sa faim le poussait avec trop de force ; pourtant il se demandait si Bill lui aussi était perdu.

La fatigue causée par sa charge devenait insupportable ; il partagea de nouveau l’or ; cette fois, il se contenta de verser la moitié sur le sol. L’après-midi, il jeta le reste. Il ne gardait plus qu’une demi-couverture, le seau de fer-blanc et sa carabine.

Une hallucination commença à le saisir : il était persuadé qu’il lui restait une cartouche oubliée dans le magasin de son fusil ; d’autre part il savait que l’arme était vide, mais l’hallucination persistait. Pendant des heures il la combattit, puis vérifia le chargeur et constata qu’il était bien vide. Le désappointement fut aussi amer que s’il avait réellement espéré trouver une cartouche.

Il continua sa marche pendant une demi-heure lorsque l’hallucination recommença. Il lutta de nouveau ; il lui fallut vérifier une fois encore le magasin de sa carabine, rien que pour se convaincre. Par moment, l’esprit au loin, il continuait à marcher, tel un automate, tandis que des idées étranges et des lubies lui rongeaient le cerveau comme des vers. Mais ces divagations étaient de courte durée car les angoisses de la faim mordante le rappelaient sans cesse à la réalité.

Il fut tiré d’une de ces rêveries par un spectacle qui faillit le faire s’évanouir. Il tourna sur lui-même et chancela comme un homme ivre qui se retient de tomber. Devant lui, il y avait un cheval… un cheval ! Il ne pouvait en croire ses yeux, car ils étaient voilés d’un épais brouillard troué de points de lumière brillants. Il les frotta furieusement pour rendre sa vision plus claire et vit non pas un cheval mais un grand ours brun. L’animal l’étudiait avec une curiosité belliqueuse.

L’homme avait presque épaulé sa carabine avant d’être revenu à la réalité : il l’abaissa et sortit son couteau de chasse de la gaine ornée de perles qui pendait à sa hanche. Devant lui, il y avait de la viande… la vie. Il fit glisser son pouce le long du fil de la lame ; elle était bien aiguisée. Il allait se précipiter sur la bête et la tuer. Mais son cœur recommença à le prévenir par ses battements, ses bonds fous et une série de palpitations : un étau de fer semblait lui presser le front, le vertige lui montait au cerveau.

Son courage désespéré fut chassé par un grand sursaut de peur : faible comme il était, que ferait-il si l’animal l’attaquait ? Il se redressa de toute sa hauteur, serrant son couteau, les yeux braqués sur l’ours. L’animal fit gauchement deux pas en avant, se mit sur ses pattes de derrière et essaya un grognement. Si l’homme s’enfuyait, il le poursuivrait ; mais l’homme ne s’enfuit pas, animé soudain du courage de la frayeur. Lui aussi grognait, sauvagement, furieusement, donnant voix à la peur, cette sœur de la vie qui repose enroulée autour des racines les plus profondes de l’existence.

L’ours s’éloigna de côté, grognant des menaces, étonné de cette créature mystérieuse qui apparaissait, debout et sans peur. Mais l’homme ne bougea pas ; il se tint comme une statue en attendant que le danger fût passé ; alors il succomba aux tremblements et tomba sur la mousse humide.

Il se ressaisit, et continua, rempli à présent d’une autre frayeur. Ce n’était plus l’effroi de mourir passivement du manque de nourriture, mais bien la peur d’être anéanti de façon violente avant que la faim n’eût détruit le dernier souffle qui soutenait en lui le désir de vivre. Il y avait les loups : leurs hurlements traversaient la désolation, et semblaient tisser l’air même en un voile menaçant, si tangible que l’homme se surprit, les bras levés comme pour le repousser loin de lui telles les parois d’une tente abattue par le vent.

De temps à autre, les loups traversaient son chemin en troupes de deux et de trois ; mais ils passaient à distance. Ils n’étaient pas en nombre suffisant ; d’ailleurs ils chassaient le caribou qui ne se bat pas, tandis que cette étrange créature qui marchait debout aurait pu griffer et mordre.

Tard dans l’après-midi il trouva des os épars, à l’endroit où les loups avaient tué. Ces restes avaient été une heure auparavant un jeune caribou beuglant, courant et plein de vie. Il regarda les os nettoyés et polis, encore rosés de cellules de vie qui n’étaient pas encore mortes. Était-ce possible qu’il subisse le même sort avant la fin du jour ? C’était ça la vie ? Une chose vaine et fugitive. Seule la vie fait souffrir, il n’y a pas de souffrance dans la mort. Mourir, c’était dormir, c’était la fin, le repos. Alors pourquoi n’était-il pas satisfait de mourir ?

Mais ses réflexions ne durèrent pas longtemps. Assis dans la mousse, un os dans la bouche, il suçait les bribes de vie qui le coloraient encore légèrement de rose. Le goût agréable de la viande, à peine prononcé et fugitif comme un souvenir, le rendit fou. Il ferma les mâchoires sur l’os et broya : parfois l’os se brisait, parfois c’étaient ses dents. Puis il cassa les os entre des pierres, les moulut en une bouillie qu’il avala. Dans sa hâte, il se broya les doigts et malgré cela trouva le temps de s’étonner du fait que ses mains ne le faisaient pas beaucoup souffrir.

Vinrent des jours terribles de neige et de pluie. Il ne savait pas quand il avait campé, quand il s’était remis en route ; il voyageait la nuit autant que le jour. Il se reposa chaque fois qu’il tombait, se traîna pour poursuivre son chemin chaque fois que la vie mourante qui était en lui se rallumait et brûlait un peu plus. En tant qu’homme, il ne luttait plus ; c’était la vie qui ne voulait pas cesser et qui le poussait de l’avant. Il ne souffrait pas ; ses nerfs s’étaient émoussés, paralysés, alors que son cerveau était rempli de visions étranges et de rêves délicieux.

Cependant il suçait et mâchait les os broyés du jeune caribou dont il avait ramassé et emporté les plus petits débris. Il ne traversa plus ni collines ni monts, mais suivit instinctivement un grand fleuve, qui coulait dans une vallée large et peu profonde. Il ne vit ni le fleuve, ni la vallée ; il ne vit rien, sinon des visions. Son âme et son corps se traînaient côte à côte et cependant séparés l’un de l’autre, tant le fil qui les unissait était ténu.

Il se réveilla très lucide, il était couché sur le dos, au rebord d’un rocher. Le soleil brillait clair et chaud. Au loin, il entendit le beuglement de jeunes caribous. Il se souvenait vaguement de pluie, de vent et de neige, mais sans savoir s’il avait été pris dans la tempête pendant deux jours ou deux semaines.

Un moment, il resta couché sans mouvement ; le gai soleil l’inondait, pénétrant de sa chaleur son corps misérable. Une belle journée, pensa-t-il. Peut-être arriverait-il à se repérer : d’un effort pénible il roula sur le côté. Au-dessous de lui coulait une large rivière, au cours lent dont l’aspect étrange l’embarrassa. Il la suivit doucement des yeux : elle se déroulait, avec de larges boucles, parmi les monts nus et froids, plus nus, plus froids et moins élevés que les sommets qu’il avait rencontrés jusqu’alors.

Lentement, posément et sans montrer plus qu’un intérêt passager, il regarda le cours de la rivière inconnue vers la ligne d’horizon et la vit se déverser dans une mer calme et éclatante. Il restait sans émotion : étrange, pensa-t-il ; était-ce une vision ou un mirage ? Plutôt une vision, une fantasmagorie de son esprit déséquilibré. Cette idée se confirma lorsqu’il vit un bateau, à l’ancre, au milieu de la mer resplendissante. Il ferma les yeux pendant un moment, puis les rouvrit. Chose curieuse, la vision persistait ; pourtant non. Ce n’était pas bizarre. Il savait qu’il n’y avait ni mers ni bateaux au cœur de ce pays stérile, tout comme il avait su qu’il n’y avait pas de cartouches dans sa carabine vide.

Il entendit un grognement derrière lui, une sorte de soupir ou de toux à demi étranglée ; il roula sur l’autre côté, très doucement, à cause de sa faiblesse excessive. À proximité, il ne voyait rien, mais il attendit patiemment. De nouveau il entendit le grognement et la toux ; il perçut la tête grise d’un loup, une silhouette entre deux rochers déchiquetés, à moins de dix mètres de lui. Contrairement aux autres animaux de cette espèce, les oreilles pointues étaient légèrement couchées, les yeux chassieux et veinés de sang, la tête semblait pendre mollement et sans volonté. La bête clignait des paupières continuellement sous le soleil, et paraissait malade ; tandis qu’il regardait, le loup renifla et toussa de nouveau.

Cela au moins était réel, pensa-t-il ; et il se retourna afin de voir la réalité du monde que la vision lui avait cachée. Mais la mer brillait encore dans le lointain et le vaisseau se discernait nettement. Était-ce la réalité après tout ? Il ferma les yeux pendant longtemps, afin de réfléchir, puis il comprit. Comme il avait marché dans la direction nord-est, il s’était éloigné de la chaîne de Dease pour s’engager dans la vallée Coppermine. Cette mer éblouissante, c’était l’océan Arctique ; ce bateau, un baleinier égaré à l’est de l’embouchure du Mackenzie et ancré dans le golfe du Couronnement. Il se rappelait la carte de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qu’il avait consultée il y a longtemps : tout était clair maintenant.

Il se mit sur son séant et porta son attention vers les problèmes de l’instant. Il avait usé complètement les morceaux de couverture qui pansaient ses pieds enflés et à vif. Sa dernière couverture, sa carabine et son couteau, tout avait disparu. Il avait perdu son chapeau quelque part ainsi que les allumettes qui étaient dans la coiffe : mais celles qu’il portait contre sa poitrine étaient intactes et sèches dans la blague à tabac et le papier huilé. Il regarda sa montre ; elle marquait onze heures et marchait encore ; évidemment il n’avait pas oublié de la remonter.

Il était calme et maître de lui : malgré sa faiblesse, il n’éprouvait aucune sensation de douleur. Il n’avait pas faim : la pensée de manger ne lui était même pas plaisante et tout ce qu’il faisait était dicté par sa raison seule. Il déchira les jambes de ses pantalons jusqu’aux genoux et s’en enveloppa les pieds. Dieu seul sait comment il avait réussi à garder son seau de fer-blanc. Il allait avoir de l’eau chaude avant d’entreprendre ce qui lui semblait un terrible voyage vers le navire.

Ses gestes étaient lents, il tremblait comme pris de paralysie : lorsqu’il commença à ramasser de la mousse sèche, il s’aperçut qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. À plusieurs reprises il essaya, puis se résigna à se traîner à quatre pattes. Une fois il rampa du côté du loup malade. L’animal, comme à contre cœur, se dérangea de son chemin tout en léchant ses babines d’une langue qu’il semblait avoir peine à tenir retroussée. L’homme remarqua que, contre l’ordinaire, la langue n’avait pas la rougeur de la santé ; d’un brun jaunâtre elle semblait sèche et couverte d’un mucus rugueux.

Après avoir bu un quart d’eau chaude, l’homme estima qu’il lui était possible de se tenir debout, même de marcher autant qu’un moribond peut le faire. Presque à chaque minute, il était obligé de se reposer : ses pas étaient faibles et incertains, comme l’étaient ceux du loup qui le suivait ; et cette nuit-là, lorsque la mer brillante disparut dans l’obscurité, il comprit qu’il ne s’en était rapproché que de six kilomètres.

Pendant la nuit, il entendit la toux du loup malade et de temps à autre le beuglement des jeunes caribous. La vie était là, tout autour de lui, mais c’était de la vie forte, résistante et pleine de santé. Il savait bien que le loup malade s’attachait aux pas de l’homme malade dans l’espoir que l’homme mourrait le premier. Le matin, en ouvrant les yeux, il remarqua le loup qui le regardait avec des yeux envieux et affamés. L’animal se tenait accroupi, la queue entre les jambes, comme un chien misérable et triste. Il grelottait dans le vent glacial du matin et retroussait instinctivement les babines quand l’homme lui parlait d’une voix qui n’atteignait qu’à un chuchotement rauque.

Le soleil se leva brillant, et pendant toute la matinée, l’homme chancela et tomba tout en suivant la direction où se trouvait le navire, vers la mer étincelante. Le temps était parfait ; c’était le court été indien des latitudes élevées. Cela pouvait durer une semaine ; demain ou après-demain, le temps pouvait changer, aussi bien.

Dans l’après-midi, l’homme rencontra des traces, celles d’un autre homme qui n’avait pas marché mais qui s’était traîné à quatre pattes. Il pensa que cela aurait pu être Bill, mais dans son esprit cette idée demeura vague et désintéressée. Il n’avait aucune curiosité ; de fait, l’émotion et les sensations l’avaient abandonné. Dès lors il n’était plus sensible à la souffrance, l’estomac et les nerfs s’étaient endormis. Pourtant la vie qui l’habitait le poussait en avant ; il était très fatigué ; mais cette étincelle de vie refusait de mourir. C’était parce qu’elle refusait de disparaître qu’il mangeait encore des baies de muskeg et des petits poissons, buvait de l’eau chaude et avait l’œil sur le loup malade.

Il suivit la trace de l’autre homme qui s’était traîné et arriva bientôt à… quelques os fraîchement nettoyés, dans un endroit où la mousse spongieuse était marquée par les traces de pattes d’un grand nombre de loups. Il vit un petit sac bien bourré, en peau d’élan, le frère du sien, et que les dents aiguës avaient déchiré. Il le ramassa malgré le poids qu’il représentait pour ses doigts faibles. Bill l’avait porté jusqu’au bout, ha ! ha ! C’est lui qui pourrait rire de Bill ; il survivrait et porterait le sac au bateau sur la mer éclatante. Son rire était rauque et horrible comme un cri de corbeau, et le loup malade hurlant lugubrement se joignit à lui. L’homme coupa court à son hilarité. Comment pouvait-il rire de Bill, s’il s’agissait bien de lui, si ces os si blancs, si rosés et propres étaient Bill ?

Il se détourna : Bill l’avait abandonné, mais il ne voulait pas prendre l’or ni sucer les os de Bill. Pourtant Bill aurait fait ça, pensa-t-il, si les rôles avaient été renversés.

Il arriva à une mare. Alors qu’il se baissait pour chercher des poissons, il rejeta sa tête en arrière comme s’il avait été piqué. Il avait vu son visage reflété dans l’eau. C’était si horrible que sa sensibilité se réveilla suffisamment pour être frappée par le spectacle. Il y avait trois poissons dans la mare, trop grande pour être vidée ; aussi, après plusieurs vaines tentatives pour les attraper dans le seau de fer-blanc, y renonça-t-il. Il craignit, à cause de sa grande faiblesse, de tomber et de se noyer. C’est pour cette même raison qu’il ne s’aventura pas sur la rivière, qu’il aurait pu descendre en enfourchant un des nombreux troncs d’arbres qui se trouvaient dans les anses de sable.

Ce jour-là, il avait diminué de cinq kilomètres la distance qui le séparait du navire. Le jour suivant, de trois ; car il rampait maintenant comme Bill avait rampé, et à la fin du cinquième jour il découvrit que le navire était éloigné de dix kilomètres : pourrait-il seulement en faire deux par jour ? Comme l’été indien durait, l’homme continua à se traîner et à s’évanouir tour à tour, et toujours le loup malade toussait et reniflait sur ses talons.

Ses genoux à vif, comme ses pieds qu’il avait enveloppés dans la chemise qu’il avait précédemment sur le dos, laissaient derrière lui une trace rouge sur la mousse et sur les pierres. Une fois, regardant en arrière, il vit le loup qui léchait avidement ses traces sanglantes et comprit clairement quelle serait sa fin, s’il ne parvenait à tuer le loup.

Alors commença une tragédie, farouche comme jamais il n’y en eut : un homme malade qui rampait, un loup malade qui boitait. Deux créatures traînant leurs carcasses mourantes à travers la désolation, l’une à la poursuite de la vie de l’autre.

Si le loup avait été plein de santé, l’homme ne s’en serait pas tant soucié ; mais la pensée d’aller nourrir le ventre de cette bête dégoûtante et presque morte lui répugnait : il voulait mieux que ça, comme fin.

Son esprit avait commencé à battre la campagne et à être troublé par des hallucinations ; les intervalles de lucidité devenaient plus rares et plus courts.

Une fois, un sifflement à son oreille le sortit d’un évanouissement. Le loup recula, en boitillant, il perdit pied et tomba de faiblesse. Le spectacle était ridicule, mais n’amusa point l’homme ; il n’était même pas effrayé, car il était trop épuisé pour cela. Mais son esprit s’éclaircit pour un moment ; il se coucha et réfléchit. Le vaisseau n’était pas à plus de six kilomètres, il pouvait le voir bien distinctement quand il chassait le brouillard qui était devant ses yeux : il apercevait la voile blanche d’un petit bateau qui coupait la blancheur de la mer éblouissante. Mais jamais il ne pourrait se traîner sur une pareille distance. Il le savait et malgré ça restait calme. Il savait qu’il serait incapable de faire cinq cents mètres et pourtant il voulait vivre : il n’y avait pas de raison qu’il mourût après avoir tant supporté. Le destin exigeait trop de lui ; mourant qu’il était, il refusait de mourir. C’était pure folie peut-être, mais même entre les griffes de la mort il la défiait.

Il ferma les yeux et se recueillit avec une précaution infinie. Il se raidit afin de se maintenir au-dessus de cette langueur qui léchait telle une marée montante toutes les profondeurs de son être. C’était bien une mer qui montait et montait, et noyait sa conscience petit à petit. Parfois, il était presque submergé, nageant dans l’oubli, d’une brasse qui faiblissait ; puis par une étrange alchimie de son âme, il retrouvait un reste de volonté et se débattait avec plus de force.

Couché sur le dos, sans mouvement, il entendit, se rapprochant doucement, de plus en plus, durant un temps qui lui sembla interminable, le souffle haletant du loup malade. Pourtant il ne bougea pas. La bête était à son oreille : la langue dure et sèche râpa sa joue. Il jeta les mains en avant ou du moins trouva l’énergie de les jeter en avant ; ses doigts étaient recourbés comme des griffes, mais ils se fermèrent sur le vide.

L’agilité et la précision demandent de la force, et l’homme n’en avait point.

La patience du loup était terrible ; celle de l’homme ne l’était pas moins. Pendant une demi-journée, il resta couché, sans bouger ; il luttait pour ne pas sombrer dans l’inconscience, attendant cette chose qui allait se nourrir de lui et dont il voulait, lui, se repaître. Parfois la mer d’oubli se refermait sur lui et il plongeait dans de longs rêves ; mais au travers de tout, éveillé ou rêvant, il attendait toujours l’haleine poussive et la caresse râpeuse de la langue.

Il n’entendit pas l’haleine et glissa doucement d’un rêve à la sensation de la langue sur sa main. Il attendit. Les crocs se refermèrent doucement, la pression augmenta : le loup donnait ses dernières forces, afin d’enfoncer les dents dans la nourriture qu’il avait attendue depuis si longtemps. Mais l’homme, lui aussi, avait attendu longtemps, et la main lacérée se ferma sur la mâchoire.

Doucement, tandis que le loup luttait sans force, et que la main maintenait faiblement la gueule de la bête, l’autre main se glissa lentement dans la fourrure pour affermir la prise. Cinq minutes après, tout le poids du corps de l’homme était sur le loup. Les mains n’avaient pas assez de force pour étouffer l’animal, mais l’homme avait la figure pressée contre la gorge de la bête et sa bouche était pleine de poils. Au bout d’une demi-heure, l’homme eut la sensation d’un liquide tiède qui coulait dans sa gorge. Ça n’avait rien d’agréable. C’était comme du plomb fondu qui lui pesait sur l’estomac, c’était sa volonté seule qui le forçait. Plus tard l’homme roula sur le dos et dormit.

Il y avait à bord du baleinier le « Bedford » une expédition scientifique. Du pont, ils remarquèrent, sur le rivage, un objet étrange qui descendait en direction de l’eau. Ils ne purent identifier l’objet, et comme ils étaient hommes de science, ils s’embarquèrent dans la chaloupe amarrée le long du navire et gagnèrent la grève afin de voir. Et ils découvrirent quelque chose de vivant qu’on pouvait à peine appeler un homme. Aveugle et inconscient, cela remuait par terre comme un ver monstrueux, avec des efforts pratiquement vains, mais persistants ; cela se tortillait et avançait peut-être de dix mètres par heure.

Trois semaines après, l’homme était allongé dans une des couchettes du baleinier et racontait avec des larmes sur ses joues creuses qui il était et ce qu’il avait souffert. Il tint aussi des propos incohérents au sujet de sa mère, de la Californie du Sud si ensoleillée, et d’une maison parmi les orangers et les fleurs.

Peu de jours après, il était à table avec les hommes de science et les officiers du bord. Il dévorait des yeux toute cette nourriture et la regardait, avec anxiété, disparaître dans la bouche des autres. Alors que chaque bouchée était avalée, ses yeux prenaient une expression de regret profond. Il avait toute sa raison, pourtant il haïssait ces gens pendant les repas. La crainte que les vivres viennent à manquer le poursuivait. Il demanda au cuisinier, au boy de la cabine, au commandant, des renseignements sur les provisions du magasin. On le rassura maintes fois, mais il restait incrédule et trouva des raisons pour fureter dans la cambuse afin de voir de ses propres yeux.

On remarqua que l’homme reprenait du poids ; chaque jour il engraissait. Les savants hochèrent la tête et firent des théories. Ils rationnèrent l’homme à ses repas, mais cependant son tour de taille augmentait et se gonflait d’une façon prodigieuse sous sa chemise.

Les marins souriaient, eux savaient ; et lorsque les savants surveillèrent l’homme, ils comprirent aussi. Ils le virent aller à l’avant, le déjeuner fini, accoster un marin, la main tendue, tel un mendiant. Le marin sourit et lui passa un morceau de biscuit de mer. Il le saisit, le regarda comme un avare regarde de l’or et le cacha sous sa chemise. Les autres marins, tout en riant de lui, lui firent pareilles aumônes.

Les hommes de science, discrets, le laissèrent tranquille, mais ils examinèrent sa couchette en secret. Elle était tapissée de biscuits : le matelas en était bourré, chaque fissure, chaque coin en était rempli. Pourtant, il avait toute sa raison. Il prenait ses précautions contre une autre famine possible, voilà tout. Les savants assurèrent qu’il en guérirait, et cela lui passa, en effet, avant que l’ancre du « Bedford » ne soit jetée avec fracas dans la baie de San Francisco.

 

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16 mai 2012

l'éblouissante aventure / André Dhôtel

 

Préface au tome V des œuvres, Gallimard/Hachette 1968. Le vagabond des étoiles – La peste écarlate- L’amour de la vie.

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Avec raison chacun peut dire qu’il se passionne aux récits de Jack London parce qu’il ne s’agit que d’aventures dégagées de préoccupations littéraires, d’autant plus favorables au rêve qu’elles sont d’abord étroitement mêlées à une âpre expérience de la vie. C’est même presque toujours un jeu brutal où sont mises en avant des réalités banales, parfois atroces, et les idées les plus frustres qui sont notre partage.

Jack London aurait voulu se consacrer avant toutes choses au socialisme et à la révolution sociale. Il se considérait peu comme écrivain, faisant simplement métier de produire des romans, en utilisant d’abord ses connaissances acquises dans la navigation, la boxe, sa vie d’ouvrier, son expédition au Klondike. L’affaire remarquable, c’est qu’il fut conduit par ses histoires beaucoup plus loin qu’il ne paraissait croyable. Il en venait, lui, le militant, à douter de tout ordre social. Beaucoup plus passionné par l’idée d’une révolution et par les grèves acharnées que par l’établissement d’une société heureuse. Matérialiste moniste (selon son expression), pourquoi a-t-il nié, comme malgré lui, la matière au bénéfice de l’esprit et de l’âme immortelle ? Tout en demeurant parfaitement obstiné dans son ignorance d’une religion constituée et enclin à noter les situations les plus désespérées dans l’ordre spirituel, il est pris par une foi dans une vie autre que la vie. C’est une conversion qui s’affirme dans Le vagabond des étoiles, présenté dans ce volume avec d’autres œuvres, décisives de différentes manières. Conversion si l’on veut. L’essentiel serait d’abord de ne pas y voir bêtement la mise en sauce d’un idéal. Justement il n’y a pas lieu de s’arrêter en lisant Jack London, et il ne s’arrête pas à telle ou telle idée. Quand il s’exalte à propos de la science, de la vie sauvage, quand il est halluciné par l’inutile horreur de nos destins, cela fait toujours long feu, et nous devons surtout constater l’absence finale d’une quelconque profession de foi théorique. Plutôt égaré comme ses héros les plus sûrs d’eux-mêmes, et en rupture avec toute attitude, Jack London ne s’intéresse qu’au brassage des faits immédiatement présents dans notre esprit et notre vie, justement l’aventure dénudée.

Comme Panaït Istrati, Jack London (malgré un bref séjour à l’université) fut un autodidacte. Il ne pouvait se plaire à distiller le savoir ni obéir à notre tendance intellectuelle selon laquelle nous aimons composer, ordonner, soi-disant approfondir et finalement nous enfermer dans des cadres ou des structures. Il repose les questions, les met en travers les unes des autres sous forme d’événements qui ne sont pas modelés à plaisir selon des idées, mais le plus souvent font éclater toutes les spéculations. Il nous dit : « La tendance de la vie intellectuelle est plutôt statique que dynamique ; cette tendance devient propulsion grâce à la civilisation où on ne voit que ce qui est évident, où l’imprévu arrive rarement. »

L’imprévu ? Il s’invente aisément dans des fictions. Mais il faut remarquer que Jack London ne recherche pas plus les circonstances hasardeuses que les évidences. Il met en œuvre d’abord certaines données presque simplistes, des personnages tout d’une pièce, des sentiments bruts. Les événements eux-mêmes sont communs, même s’ils appartiennent au domaine de l’héroïsme. Ce qui fait l’imprévu, c’est la suite de ces événements, au cours de laquelle on voit dévier les pensées les mieux rabâchées, tandis que leur prolongement altère les conséquences habituelles.

Dans La Piste des soleils (qu’on lira plus loin), Jack London parle d’un tableau qui représente une partie de cartes avec tous les détails permettant de deviner la conclusion. Or cette partie représentée ne sera jamais jouée. Et, partant de là, il nous conte une histoire tout aussi précise, mais dont on ne peut concevoir ni le commencement ni la fin, qui demeurent dans une zone inconnue. Pour Jack London, on n’atteindra jamais la connaissance d’un commencement ni d’une fin. Il n’y a rien que des images présentes ou représentées.

Il n’est pas étonnant que les thèmes les mieux affirmés qui semblent commander la trame de ses romans apparaissent toujours comme des assertions tronquées et portent avec eux la contradiction, pour la raison que l’histoire plonge par tous les bouts dans une ignorance vivante et angoissante. Le style même, qui refuse d’être un style, s’affirme dans une sorte de reprise incessante des éléments en jeu, et ici nous devons rendre hommage à Christian Mounier, qui a su redonner vie aux traductions en restituant la rude application et les intenses exigences de l’auteur. Nous ne sommes pas dans une littérature mais dans une nature.

Bien sûr, tout de suite Jack London l’autodidacte s’est imprégné des idées de Spencer et de Darwin, parce qu’elles écartent tout mystère et qu’elles expriment d’immédiates constatations. Mais, en jouant le jeu de qui constate, aux prises avec ses histoires (et avec la nature), Jack London se trouve bientôt confondu et d’autant plus passionné par un monde inexplicable.

La concurrence vitale, la lutte pour la vie, la survivance du plus apte, c’était le sujet en or pour l’amateur d’aventures et le réel aventurier d’instincts dominateurs que fut Jack London. Qu’y a-t-il de plus flatteur pour nos cœurs sensibles aux héroïques combats, qu’y a-t-il de plus rentable que de conter les risques courus et surmontés par un être courageux dont l’énergie, par surcroît, s’affirme dans une générosité originelle et dénuée de tout mensonge ? Cela répond à la vérité naturelle aussi bien qu’aux plus nobles aspirations de l’homme. Mais Jack London ne peut faire autrement que de suivre son histoire, au cours de ses romans. Puisqu’il n’y a d’autre loi que de remporter la victoire, en quoi consiste cette victoire et où va-t-elle ?

Souvent il s’agit de gagner quelques dollars. Mais quoi faire avec des dollars ? Est-ce qu’on arrive à manger cinquante beefsteaks par jour ? Bien sûr, il est simple de donner ou de dissiper, mais que reste-t-il alors qui témoigne d’un résultat ? En fait, tous les avantages qui peuvent être acquis ou distribués se perdent un jour ou l’autre. Les vies se terminent, d’autres renaîtront, c’est la loi, et alors que signifie la victoire des vies terminées ? Que l’intelligence à son tour domine la force, que l’humaniste surclasse la brute, que l’amitié et l’amour l’emportent sur toute réalité, toujours il y a une fin. La volonté, même dite surhumaine, ne peut que succomber. Larsen, capitaine nietzschéen d’un bateau dont les matelots sont des esclaves, finit par être victime de l’absolu qui lui donnait sa force invincible. Il devient aveugle et ne peut plus qu’errer dans l’impuissance sur son navire déserté. Martin Eden, le romancier à succès, après être parvenu à s’imposer de toutes manières, se livre à ce qu’il appelle la raison pure, c’est à dire une mise à nu du fait essentiel qui est enfin la mort.

Puisqu’il faut s’en tenir aux faits, il ne reste plus d’autres ressources à Martin Eden comme à Jack London que de proclamer que la vie est une illusion. Dès le moment où quelques cellules s’assemblent, il ne se manifeste rien d’autre qu’un bouillonnement et un ardent désir d’agitation, et il n’en sera pas autrement pour l’homme le plus triomphal. Mais c’est le pire des mensonges dès lors que la vie n’est orientée à aucun niveau et que toute prétendue orientation se perd dans la mort.

Si l’on suit encore l’histoire, il devient nécessaire que tout soit mensonge. Jack London n’a pas manqué de dénoncer l’injustice, la corruption, l’hypocrisie enfin de son époque et de l’humanité en général. Il ne l’a pas fait en moraliste, mais par une exigence de lucidité, toujours prolongeant l’histoire avec une fidélité obstinée, de telle manière que l’homme apparaît comme voué le plus souvent à une horreur d’autant plus insensée qu’elle est inavouée et sans but possible.

Dans cette affaire inexplicable, Jack London a cherché l’issue au cours de ses divers contes. Retour à la vie originelle, au moins dégagée d’hypocrisie, mais les animaux seuls en sont peut-être capables. Retour à ce qui ressemble de très loin à ces pures origines, la vie champêtre dans la vallée de la Lune, l’acquisition d’un savoir désintéressé et raffiné qui purifie les relations humaines, ou la candeur des amitiés fraternelles, d’un amour étonnant. Il n’e résulte pas moins, si l’on va au bout des histoires, que ce ne sont pas des issues mais des échappatoires. Il n’y a rien que de provisoire, et il s’agit toujours finalement de sombrer dans le « mystère du silence ».

En lisant Jack London, on ne peut que reconnaître à un moment donné qu’il ne reste plus d’espoir dans aucun sens. Et cependant, à lire même les passages les plus durs de ses livres, on éprouve une intense certitude.

Ce n’est pas d’avoir vu la vérité en face, comme on dit. Jack London le premier récuse cette « raison pure », et la négation ne le satisfait en aucune manière. Il ne peut s’intéresser qu’à une affaire positive, qui ne saurait être la vérité d’un néant pas plus qu’un mensonge complaisant, aussi mortel que l’alcool (auquel pourtant il succomba en frayant son chemin au travers des illusions.) Certes, Jack London a conté aussi le merveilleux sacrifice de la vie pour d’autres que soi et il n’a pas lui-même ménagé les risques. Mais cela ne le satisfait pas non plus, parce qu’il exigeait une vérité présente qui soit la vraie vie, en somme une vie dépassant déjà la mort. Ou alors rien ne valait la peine, encore une fois.

Qu’il ait trouvé un tel secret, et que nous le partagions, ce serait beaucoup trop dire, mais qu’il y soit entré parfois malgré lui en trébuchant au milieu de pas mal de déchets, et qu’il nous y fasse entrer parfois, malgré nous, dans des circonstances très modestes, c’est ce qui nous redonne à chaque instant une violente assurance que nous avions crue perdue et niée absolument.

Répétons-le, les histoires que Jack London fabriquait se prolongent en dépit de tout et, dans le moment même où elles se font, affirment une vie intraitable et impossible à étouffer. Ce n’est rien d’autre que l’amour de la vie, selon le titre d’un recueil de contes que l’on trouvera dans ce volume. Pas seulement l’amour de sa propre vie ni de celle d’un ami ou d’une amie ou de quiconque, mais l’amour d’une pensée menée au-delà du possible et qui, sans éluder la mort, semble échapper à toute mort.

Simplement des faits toujours. Les héros de Jack London se trouvent très souvent aux prises avec des difficultés qui épuisent à l’extrême leur corps aussi bien que leur intelligence. Quoi qu’il arrive, ils ne cèdent jamais. Affaiblis, dégradés, privés de tout recours, ils restent patients. Et Jack London ne cesse d’insister sur cette patience (parfois souriante) de ceux qui font œuvre d’artisan pour accomplir un trajet inouï dans la neige, pour ramper vers une nourriture, abattre un ennemi, construire un feu. Alors le succès n’a plus d’importance, et ces hommes patients trouvent on ne sait quelle paix admirable en dehors du bonheur ou du malheur. Ils demeurent ignorants de tout avec le seul souci d’accomplir les actes les plus improbables qui célèbrent la merveille de la vie, au moment même où les souffrances devraient leur faire désirer et affirmer la mort. Parce qu’il ne s’agit plus de vie ou de mort, mais de tout autre chose, c’est-à-dire d’un simple geste sacré désignant sans aucun doute un salut, ou le salut, plus loin que toute préoccupation d’un résultat personnel ou humain.

Ainsi l’homme mourant de faim dans le désert du Grand Nord s’astreindra à viser un petit oiseau pendant une durée immense. Ainsi le premier condamné à mort, enveloppé dans sa camisole de force, tentera de faire survivre son esprit à un corps torturé qu’il s’applique à oublier centimètre par centimètre, en commençant par un doigt de pied. Cet homme revivra ainsi ses vies anciennes et attendra une vie future, selon la fantaisie du romancier.

En ce dernier cas, il s’agit finalement d’une pure fiction curieusement parente de certaines illuminations de Nerval et des expériences « fondamentales » de René Daumal. L’affaire passionnante, c’est qu’une telle fiction ne joue jamais le jeu de ce qu’on appelle « l’imaginaire ». Comme tous ces travaux pour maintenir la vie qu’accomplissent les artisans à bout de forces qui peuplent les contes de Jack London, son roman devient le sensible témoignage d’une réalité inconnue, soudain étrangère à la fiction qui en elle-même serait sans force. Son histoire n’est rien d’autre qu’une obstination spirituelle pour esquisser un signal extrême, à la limite où s’annonce une autre vie dans sa réalité. L’âme, à jamais intraitable, doit dépasser la vérité aussi bien que l’imaginaire.

Car il y a mieux. Cet amour de la vie devient à un moment donné rayonnant et illumine toute misère. Il ne s’agit ni de posséder ni de maîtriser le vrai ou le faux, l’utile ou l’inutile, mais de voir et d’accueillir la lumière. Tel cet indien qui regarde une femme et, sans se soucier de ce qu’elle soit inaccessible, étudie la grâce inextricable de chacun des gestes de son corps. Dans Le Vagabond des étoiles, certain criminel, lui aussi mort à son corps, va se promener au long des rues et s’intéresse incroyablement à une épicerie voisine de la maison de sa mère. C’est que la plus humble donnée apparaît bientôt sans limites par la complication inouïe qu’elle suppose et qui peut être vue. Ainsi cet autre homme égaré, qui va mourir dans une cabane isolée, se plaît à ouvrir et à refermer sa main pour considérer dans leur détails les mouvements variables à l’infini des doigts qui jouent et qui tout à l’heure seront immobiles. Alors on se demande comment la mort pourrait absorber cet étonnement de vivre, cette étude et cette grâce inextricable, comme nous disions.

A ce point on ne peut plus rien dire, sinon que la vision attentive de tel ou tel événement s’affirme comme une rupture suprême avec toute illusion comme avec toute raison. N’oublions pas ce missionnaire, réfugié sur un cocotier pendant un cyclone, qui se trouve emporté soudain par la bourrasque avec son arbre et dans les airs fait un geste d’adieu pour ses compagnons. Il est soudain à côté de la vie aussi bien qu’à côté de la mort, dans l’éblouissante aventure.

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13 mai 2012

Sur la route de Jack LONDON

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« A cette époque-là j’avais déjà acquis une renommée prodigieuse dans les monde d’aventuriers où j’évoluais. On me connaissait sous le nom de prince des pilleurs d’huîtres. Il convient d’ajouter que les individus placés immédiatement en dehors de ce milieu : honnêtes matelots de la baie, caboteurs, yachtmen et propriétaires légitimes des bancs d’huîtres, me traitaient de voyou, de gouape, de voleur, de bandit, et employaient à mon égard d’autres épithètes non moins courtoises, que je prenais pour des louanges. Cette réputation ne servit qu’à augmenter le vertige où me plongeait alors ma haute situation. » ( Jack London La Route Libretto pp 116-117 trad : Louis Postif)

 

 

 

Citation reprise dans Quelques verres avec John Everhard (Jack London par lui-même), première piste de Sur la route de Jack London, "biographie fictive" de ma poire (pour la soif) publiée fin mai aux éditions du Petit Pavé.

Grand format illustré, 188 pages, 20 euros, franco de port. Cliquez sur la couverture pour la commande.

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09 janvier 2012

Simenon et le crime d’exister

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Maigret : Vous venez de me dire que vous ne connaissiez pas cet homme. Pourquoi alors l’avez-vous tué ?

Le juge : Moi !? Mais je ne connaissais pas cet homme, pourquoi donc aurais-je tué un homme que je ne connais pas ?

Maigret ne s’offusque pas que le juge lui retourne sa question, bien au contraire. Il vient pourtant de le surprendre sur le pas de son perron, en sueurs, exsangue, tirant vers la mer le cadavre de cet inconnu enroulé dans un tapis. Une scène d’une transparence parfaite. Pourtant, Maigret entend la sincérité du juge, blême, au bord de la suffocation dans la lumière aveuglante de la cuisine où ils ont rentré le corps. Ils l’ont installé sur la table et interrogent ensemble sa présence inexplicable. Le juge est proprement éberlué, et son incrédulité est déjà moindre quand il se tourne vers le commissaire, qu’il ne connaît pourtant que depuis quelques minutes et qu’il n’avait à priori aucune chance de rencontrer devant sa maison alors qu’il tentait d’en faire disparaître un macchabée. Il ne fait pour Maigret aucun doute que le juge se demande en toute bonne foi ce que cet homme fait là, froid, étendu sur la toile cirée de sa table de cuisine. Dès cet instant, Maigret le croit. Et alors que tout désignera ensuite plus lourdement le juge, Maigret continuera de le tenir pour innocent, se fiant non pas à une intuition, ou à une impression favorable produite sur lui par cet homme très suspect, mais tout bonnement à ce raisonnement d’allure tautologique : si on peut certes tuer un homme qu’on ne connaît pas, on ne peut tout de même pas avoir tué un homme qu’on n’a jamais vu ! *

 C’est une caractéristique constante, non seulement des personnages de la série des Maigret, mais des personnages de Simenon en général, que de s’en tenir finalement à la vérité, même quand ils mentent sur le fond ou ne veulent pas savoir grand-chose d’eux-mêmes. Pour la plupart en fuite, y compris Maigret peut-être, les doubles de Simenon, quoiqu’ils fassent et aussi loin qu’ils fuient, finissent par se rattraper au coin d’une rue, en allumant une cigarette, en apercevant dans la vitre d’une voiture la silhouette d’une femme, d’un homme qu’il n’a jamais vu auparavant et qu’il ne reverra plus : si on peut certes changer, et éventuellement changer le monde en changeant, on ne peut pas changer de monde.
 
Ce raisonnement est tenu par le juge lui-même, dans la nouvelle de Simenon, Maigret et le juge. On doit cet extrait, et cette réplique du juge qui sonne comme un aphorisme à Bertrand Van Effenterre qui en faisait l’adaptation pour la télévision en 1992 : Maigret et la maison du juge, où Jules Maigret est joué par Bruno Crémer, tandis que Michel Bouquet interprète le juge.
 
 
Fragment publié sur le blog Non de Non!

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05 janvier 2012

Crime parfait et admiration.

     A une certaine époque, les auteurs de littérature fantastique, les faiseurs « d’histoires qui font trembler » ou les ferrailleurs de romans noirs, ne concevaient meilleur preuve d’amitié et d’admiration que de métamorphoser leur maître ou leur cadet prometteur en personnage de fiction, et de l’y tuer, avec force invention et panache. Lovekraft, par exemple, sut apprécier à sa juste valeur ce genre d’hommage, et quand il rendit la pareille à son protégé Robert Bloch, celui-ci en conçut une gratitude indéfectible. Je ne considère moi-même rien de plus élogieux que d’offrir ou de recevoir de cette manière une identité de meurtrier, à condition que le crime parfait soit recherché.

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06 décembre 2011

Tabou à Falesà

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Bref roman, dense et halluciné, The Beach of Falesà est d'une facture inédite, tant dans les écrits de Robert Louis Stevenson que dans l'ensemble des productions romanesques célébrant jusqu'ici le Pacifique Sud, histoires généralement épiques, voire folkloriques.

 

la suite hic! sur le site K-libre

 

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02 août 2011

retour aux sources

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Le premier lundi de chaque mois, K-libre accueille mon "retour aux sources". Chronique sur les romans noirs ou intrigues policières qui ont fait, et font toujours, l'essentiel de mes lectures.   

J'ouvre le feu avec "le gang de la clef à molette" d'Edward Abbey : hic!

Découvrez la présentation de la chronique : nunc!

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01 août 2011

la surface des choses

 

Edward Abbey, à propos de Désert Solitaire (1968) :

« On m'objectera que ce livre s'attache beaucoup trop à des choses qui ne sont qu'apparences, qu'il reste trop souvent à la surface du monde et qu'il échoue à pénétrer et à dévoiler les structures des relations unificatrices qui forment la réalité sous-jacente de l'existence. Ici, je dois confesser que, ne l'ayant jamais croisée, je ne sais absolument rien de la vraie réalité sous-jacente. Je n'ignore pas qu'il existe de nombreuses personnes affirmant l'avoir rencontrée ; ces personnes-là ont simplement été plus chanceuses que moi.

Pour ce qui me concerne, la surface des choses m'apporte suffisamment de bonheur. A dire vrai, elle seule me paraît avoir une quelconque importance. Des choses comme une main d'enfant qui serre la vôtre, la saveur d'une pomme, l'étreinte d'un ami ou d'une amante, la douceur soyeuse des cuisses d'une jeune femme, le coucher de soleil sur la roche et les feuilles, l'entrain de telle musique, l'écorce de cet arbre, la lente abrasion du granite et du sable, une chute d'eau cristalline dans une marmite de grès, le visage du vent : qu'existe-t-il d'autre ? De quoi d'autre avons-nous besoin ? »


Bruckner - Symphonie No.8 - Boulez

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